Pour le grand public, Suzanne Vega est avant tout l’interprète du hit radiophonique « Luka ». Pour autant, son travail plus que fourni regorge de succès comme « Caramel » ou le culte « Tom’s Diner », inscrit à la postérité en tant que titre référence pour le format MP3. Le CD avait Beethoven, l’Ipod a eu Suzanne Vega.

Une carrière riche qui doit surtout à un talent d’écriture issu d’une influence underground new yorkaise et des modèles, devenus amis, tels que Lou Reed. Une école Dylanienne qui tend à mener nos chansonniers vers les librairies, comme le récent prix Nobel de littérature l’a démontré.

Dans ce contexte, un nouvel album porté entièrement vers l’art des mots et mettant en avant la vie et l’œuvre d’une auteure américaine n’est pas si surprenant. Lover, Beloved : Songs from an Evening With Carson McCullers est, comme son titre l’indique, un disque dédié à Lula Carson Smith (1917-1967), de son vrai nom. Une écrivaine précoce dont la vie fut tout aussi rocambolesque que son œuvre.

La petite librairie de Suzanne Vega

Liée à Suzanne Vega tant par la plume que part la musique, Carson était dans les premiers temps promise à une brillante carrière de pianiste concertiste. Un avenir qui s’annonçait tout tracé quand une grave maladie la força à s’éloigner du piano. Plutôt qu’un drame, cela a permis à la jeune artiste de se concentrer sur une autre forme d’art, l’écriture. Elle publie ainsi sa première nouvelle, Wunderkind, à l’âge de 19 ans. Durant cette même période, elle écrit The heart is a Lonely Hunter, son premier roman publié en 1940, et qui restera son plus grand succès. McCullers s’essaie également à l’écriture de pièces de théâtre avec certes, un engouement plus timide du public.

Elle connait en parallèle une vie sentimentale tourmentée avec son mari James Reeves McCullers. Tous deux bisexuels, sujets aux charmes de l’alcool et des drogues, leur histoire n’est que disputes et réconciliations. Les amants maudits vivent un moment de l’autre côté de l’Atlantique, en France. Une période encore plus violente pour Carson où James sombre dans une profonde dépression et tente d’entraîner sa femme dans un suicide collectif. Une expérience traumatisante qui la pousse à rentrer aux Etats-Unis au plus vite et à couper les ponts avec l’homme qui la détruisait.

Cette vie complexe, riche, puissante et surtout créative ne pouvait qu’inspirer Suzanne Vega pour en faire un album profond. Plongeant dans l’ambiance des années 1940, les sons du jazz et du swing se mêlent à des arrangements pop-folk contemporains. Un disque qui, semblable à un livre, se dévoile au fur et à mesure, au gré des titres. Il s’agit d’un projet étrange dans lequel une artiste se glisse dans la peau d’une autre artiste. Une sorte de symbiose intellectuelle autant fascinante que troublante.

Cet album est à part dans la discographie de Suzanne Vega mais il conserve toutefois une certaine filiation avec un esprit arty new-yorkais. Tant et si bien que les arrangements flirtent parfois avec la comédie musicale comme dans « New York is My Destination ». Au fil des morceaux, on plonge dans la psyché d’une artiste indépendante mais en doute sur sa vie et ses amours.

Sombre et mélancolique, il s’agit d’un album en noir et blanc où le gris est la couleur dominante. Parfait exemple de cette écriture à la fois symbiotique et analytique, « We of Me » nous happe dans ces tourments internes avec, pour le coup, une composition plus dans l’air du temps.

Cette « soirée passée avec Carson McCullers » ressemble finalement à celles que l’on s’octroie avec un bon livre. Une sorte de parenthèse dans laquelle notre esprit s’évade dans celui d’autrui. Et que l’on aime plonger dans un bon livre ou un bon album, Suzanne Vega nous donne ici l’envie de reparcourir sa discographie autant que la bibliographie de Carson McCullers. De quoi occuper d’autres belles soirées.

A propos de l'auteur

Jay
Rédacteur Pop / Rock

L'esprit vagabond, toujours sur la route musicale, Jay est un passionné de musique nord-américaine. Du bon vieux Blues à la scène Indie plus actuelle, il aime les artistes bohèmes capables de vous transpercer l'âme avec une simple guitare sans se soucier des frontières et des cases prédéfinies. Curieux et fasciné par le vintage c'est également un collectionneur qui aime fouiner à la recherche de curiosités et autres vieilleries sur vinyle. Jay est aussi animateur et producteur de American Music Route.

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