La carrière de Lupe Fiasco est une montagne russe. De 2005 à 2006, c’est l’ascension et l’explosion de l’attraction avec Food & Liquor. Epaulé par Jay-Z, présent sur l’album de Kanye West (via « Touch The Sky » single de The Late Registration de Yeezy) notamment, le jeune rappeur de Chi-Town devient vite le poulain sur lequel miser. Prodigieux avec un micro, Lupe est un rappeur que beaucoup catégorisent rapidement comme « intello ». Tant mieux, Mr. Fiasco déteste le rap de gros bras. La misogynie, l’homophobie et les clichés que trimballent un grand nombre de ses collègues, très peu pour lui. Lui se veut positif. Le rappeur de confession musulmane arrive très rapidement au sommet du mont « Rap game » avec The Cool, dans les bacs en 2007. Il est le meilleur rappeur de sa génération et personne ne lui contestera la place cette année-là. Une bénédiction mais aussi une malédiction. Il n’y a plus de marge de progression quand on est sommet et le rappeur de Chicago va vite l’apprendre à ses dépens, et ceux de ses fans.

A partir de là, c’est l’hécatombe. Le troisième album tarde, est constamment repoussé et change de nom (LupEND devient Lasers). Atlantic Records retarde la sortie d’un an puis deux, jugeant qu’il n’y a pas de morceaux avec un bon potentiel « single », comme il y avait avec « Superstar » présent sur The Cool. Lupe se met alors à bosser pour son label, au lieu du contraire, et c’est en 2011 que la bouse, l’abomination gagne nos oreilles : Lasers est dans les bacs. Des productions pops et des refrains putassiers. Un Lupe méconnaissable : oui et non. Lui, rappe toujours comme il sait faire mais l’œuvre globale est trop édulcorée et ne parle absolument pas à sa fanbase. Ironiquement, cet album sera son meilleur succès commercial… Atlantic Records a gagné la guéguerre. En reparlant de cet album, Lupe a d’ailleurs proposé récemment à ses fans ayant acheté l’opus et ne l’ayant pas aimé, de lui renvoyer pour qu’il puisse le détruire avec un laser (un vrai). Il a un second degré par rapport à cette atrocité, c’est déjà ça.

L’année qui suit, Mr. Fiasco (qui porte bien son nom désormais) propose Food & Liquor II. Un titre ambitieux qui n’atteindra absolument pas le niveau du premier du nom. La production correspond plus à l’identité musicale du rappeur mais manque cruellement d’énergie. On a l’impression que Lupe n’y croit pas, n’y croit plus. L’industrie musicale semble avoir eu raison de lui. Entre la dénonciation claire de son label contre lequel il est en conflit depuis quelques années et les joutes verbales (enfin, via Twitter) avec d’anciens camarades (KiD Cudi et Azealia Banks notamment), Lupe semble amer et désabusé.

Le temps passe et les gens semblent ne plus s’intéresser à sa musique, juste à la prochaine polémique qui sera créée par l’ancien prodige de Chicago. C’est au début de l’année 2015 que Lupe Fiasco sort son ultime album sous l’effigie Atlantic Records, enfin les chaines tombent pour Tetsuo & Youth. Le creux de la vague semble passé et Lupe retrouve un second souffle avec cet album largement réussi. On retrouve le rappeur que l’on connaissait. Une énergie et un flow inimitable. Des textes et des récits poignants et concrets. Le train se remet en route en quittant la gare Atlantic Records, Lupe se retournant vers ses anciens boss en leur faisant un énorme doigt d’honneur. C’est un des meilleurs albums de l’année rap 2015, tout simplement.

Ce qui nous amène à aujourd’hui, septembre 2015. Lupe Fiasco a de nouveau faim et ressort déjà un projet. Un EP de six morceaux : Pharaoh Height 2/30. Une allusion évidente à sa série de mixtapes Fahrenheit 1/15 qui l’avait fait connaitre au début de sa carrière. Ce mini-projet semble donc signifier la renaissance de Mr. Fiasco. Un EP essentiellement constitué de faces B avec notamment deux beats de J-Dilla et un de Flying Lotus. Le morceau « Of », qui reprend « Diff’rence » de Dilla, nous rappelle l’ambiance de Food & Liquor. Habile avec ses rimes, un son festif et rythmé qui se différencie assez de l’esprit de The Cool, qui était un album bien plus sombre. Une ambiance que l’on tendra plus à rejoindre sur l’excellent « Kings » qui utilise le beat mellow du morceau « King of the fall » de The Weeknd sorti en 2014. « Valleys » est l’autre chanson pour laquelle Mr. Fiasco use de l’œuvre du producteur de Détroit (« Robert Glasper’s – Interlude #2 »), une réelle merveille.

Entendre Lupe rapper sur du Dilla, c’est un avant-goût du paradis si vous voulez mon avis… Sur la première partie du morceau on retrouve le côté « rap geek », pas mal de références à l’informatique et internet puis dans un deuxième temps, on bascule sur le côté plus sérieux avec un thème socialo-politique. On passe du coq à l’âne sur cette chanson, qui est visiblement un freestyle de Lupe si l’on en croit l’outro, ce qui expliquerait la diversité des sujets traités. Peu importe, c’est un morceau fabuleux. L’EP s’achève sur une « bedtime story » que « Uncle Lupe » nous raconte. Et là on retrouve le storytelling du rappeur de Chi-Town, celui qui nous avait fait tomber amoureux de sa musique et de sa plume… Les mésaventures d’un héros qui met à exécution ses plans (« Schemes », titre du morceau) pour devenir roi (« Kings » étant un autre titre du projet). De nombreux rebondissements viennent agrémenter l’histoire, on traverse les USA, Paris, Dubai ou bien le Costa Rica avec des ninjas, des fusillades ou encore des courses poursuites. Un réel court métrage conté en un peu moins de sept minutes. Un récit passionnant.

You loyal, so I’m Khaled
Buy your momma a palace, scratch that
Buy your momma what matters

Si l’on cherche à faire le rapprochement et à comparer ce héros à Lupe, on comprendra que ce dernier met tout en œuvre pour revenir là où il était il n’y a pas si longtemps : au sommet (de la « Pyramid »). Le meilleur. C’est alors qu’on fait mieux le rapprochement avec la pochette de cet EP qui représente Toutankhamon, le plus jeune Pharaon à avoir jamais régné sur l’Egypte. Lupe s’inspire et se compare à cette illustre figure historique. Ambitieux et prétentieux, c’est le gars qu’on a toujours connu. Mais quand il rappe et sort des projets cohérents comme ceux-ci, on l’accepte bien volontiers. On serait presque à deux doigts de le réhabiliter dans le « hall of fame ». Lupe Fiasco semble bien de retour, pour notre plus grand plaisir.

A propos de l'auteur

Evidji
Rédacteur Hip-Hop

Camé au hip-hop depuis le plus jeune âge, j'aime aussi les animaux et la bonne bouffe.

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