Qui est Jacques ?
Que ce soit par sa musique fine et rafraichissante ou par sa dégaine impayable, cet artiste protéiforme suscite forcément la curiosité. Je pensais donc pouvoir éclaircir une part du mystère au cours des 20 minutes d’interview qui m’étaient initialement consacré. Finalement, notre entretien s’est transformé en une discussion d’une heure et demie, pleine de digressions jouissives sur le vortex ou sur les biscuits cœurs framboise. Un long échange à bâtons rompus, conjuguant la grâce à l’absurde, auquel nulle retranscription écrite ne saurait vraiment rendre justice.

Et je dois avouer que tout ce temps passé à converser ne m’a pas suffi pour cerner mon interlocuteur. Il faut dire que Jacques est joueur et aime bien donner autant de réponses franches que de fausses pistes, construisant avec amusement sa propre mythologie loufoque. Mais qu’importe, puisque cet univers nous est offert en partage. Et nous ne saurions que trop vous conseiller de vous y plonger d’urgence.

Alors qui est Jacques ? Simplement l’artiste électro français le plus enthousiasmant du moment.

Peux-tu commencer par te présenter brièvement et nous résumer ton parcours musical ?

Je m’appelle Jacques. Je suis né à Strasbourg en 1991. Directement après avoir passé le bac, je suis monté à Paris parce que j’avais l’intuition que je pourrais vivre de ma musique. J’avais alors un groupe dans lequel j’évoluais depuis mes 14 ans et sur lequel je fondais tous mes espoirs de succès. Mais le groupe s’est séparé, en partie à cause de cette pression que je me mettais. Après cet échec, j’ai commencé à faire de la musique tout seul sans en attendre trop. Et bizarrement c’est là que ça a commencé à marcher pour moi. Depuis que mon EP Tout est magnifique est sorti, j’arrive à vivre de ma musique.
Mais j’ai fait beaucoup d’autres choses que de la musique. J’ai monté des squats d’artistes, créé le collectif Pain Surprises avec des amis, organisé des soirées…

Es-tu autodidacte ou est-ce que tu as pris des cours de musique ?

Les deux. J’ai pris des cours de guitare et j’ai appris le piano avec mon père qui compose des musiques de pub. Mais il y a beaucoup de choses que j’ai apprises par moi-même. En fait tous les musiciens doivent être autodidactes. Il y a des choses que les professeurs ne peuvent pas t’apprendre.

Comment résumerais-tu ta musique ?

Nommer de la musique, c’est difficile. C’est plutôt quelque chose que font les critiques mais je n’ai aucun problème avec ça. D’ailleurs, pour faciliter la vie des journalistes, j’ai qualifié ma musique de « transversale », ce qui veut dire plusieurs choses. Par exemple, je fais de la musique avec des bruits. Connecter le bruit à la musique, c’est transversal. Ca amène une réflexion sur ce qui est beau ou laid, sur l’ordre et le désordre. Mais le mot « transversal » permet aussi de ne pas être affilié à un genre musical précis. Et si ma musique se rapproche de la techno, c’est parce que je suis influencé par ce qui m’entoure et que j’ai composé à Paris en pleine omniprésence de la techno.

Donc tu as l’impression de faire partie d’une scène techno française ?

Je ne pense pas qu’on puisse dire que je fasse partie d’une scène parce que ce qui prime dans mon travail, c’est le fait de faire de la musique avec des bruits. Et il n’y a pas assez de gens qui font ça pour que nous puissions considérer que nous faisons partie de la même scène, je pense. Par contre je me sens plus appartenir à une « bande de potes », comme Polo & Pan, Flavien Berger, La Femme ou Salut C’est Cool.

Qui citerais-tu comme influences musicales ?

Dans les groupes actuels, je dirais Roscius. Il fait ce que j’aimerais faire en live c’est-à-dire jouer sans ordinateur avec des instruments et un looper. Ca a été une vraie claque la première fois que je l’ai vu sur scène.

Peux-tu nous parler de ton processus de création ? Comment naissent tes morceaux ?

En fait, je cherche des sons partout. Je me déplace toujours avec un micro pour pouvoir capturer des sons, un peu comme si c’étaient des Pokémon. Et ensuite, je les ressors sur mon logiciel, du genre [mimant le lancer d’une Pokéball] « j’invoque le bruit de la porte qui grince ! ».
Et je fonctionne beaucoup au hasard, aussi bien sur scène qu’en studio, d’ailleurs. En studio, je mets les choses en vrac, je confronte les sons. La démarche c’est de créer de l’erreur et de s’inspirer de ce qui ressort de beau dans le chaos.
Et puis, je ne suis pas un puriste. Je ne pense pas qu’il existe de son de bonne ou de mauvaise qualité. Tout ce qui importe c’est le ressenti. Je peux trouver des samples sur Internet ou enregistrer un bruit d’objet, l’important c’est que quand je l’écoute, je kiffe. Disons que je fais confiance à ce que je ressens et je ne tiens pas compte des remarques de techniciens qui m’expliqueraient que mon son n’est pas « bien ».
Sinon, j’ai composé mon EP dans ma chambre qui ressemble un peu à une cellule capitonnée parce que j’aime bien péter un plomb quand je crée, sauter dans tous les sens (rires). Je m’y étais aussi construit une cabane pendant la préparation de l’EP.

Tu fais donc de la musique avec des bruits du quotidien. Quel est le but de cette démarche ? De révéler la beauté des choses anodines ou plutôt de trouver des sons inédits ?

Pour moi, les deux vont de paire. D’ailleurs quand on crée un nouvel instrument, c’est bien pour avoir des sons inédits. Et je trouve notre époque un peu absurde : on a tellement créé d’instruments, on a tellement tout samplé qu’il me semble pertinent de revenir à des sons plus primaires, plus concrets. Moins « classes ». C’est pour ça que je fais de la musique avec des objets.

Jacques est-il un personnage que tu as créé avec lequel tu partages ton nom ou es-tu complètement authentique sur scène, dans tes vidéos… et en interview ?

Parfois oui, parfois non. Et même si j’ai un personnage, il ne vient pas de nulle part, il y a de moi dedans. Mais j’avoue que je me rends compte que je ne peux pas me permettre de mettre une casquette sur scène parce que le public veut voir le personnage de Jacques dans toute sa tonsure. Et d’ailleurs je n’ai aucun problème avec ça.

Tu jouais sur la scène principale des Trans Musicales de Rennes en décembre. Peux-tu nous parler un peu de cette expérience ?

Je suis conscient de l’énormité de ce que représente cette date et je suis énormément reconnaissant à Jean-Louis Brossard [dirigeant et programmateur des Trans Musicales, ndlr] de m’avoir offert cette chance. Mais paradoxalement, cette date n’a pas été un très bon moment pour moi. Notamment parce que c’était la première fois que je ressentais de nouveau la pression qui avait été néfaste à mon précédent projet musical. Cette pression est complètement contraire à l’état d’esprit qui est à l’origine du projet Jacques. J’ai eu l’impression que des gens de mon entourage s’appropriaient un peu mon projet, l’envahissaient. Et je me suis laissé avoir par cette contagion. J’étais dans un état très bizarre. Et ça s’est senti, je pense. D’ailleurs, j’ai fini par me planter à plusieurs reprises sur scène.

Je t’ai vu sur scène devant environ 150 personnes et ton set était assez progressif, plus intimiste, plus interactif. Comment as-tu abordé la préparation d’un set pour un public de 8000 personnes ?

J’ai simplement adapté mes chansons pour qu’elles tapent plus. Ca a assez bien marché mais je le regrette un peu parce que ça dénaturait ma démarche. Donc je pense que je ne le referai plus.

Et est-ce que tu adaptes toujours tes sets en fonction du lieu, du public etc… ?

Oui, notamment parce que j’accorde une place importante à l’improvisation. Grossièrement, mon set-up est toujours le même mais j’essaie d’amener toujours de nouveaux objets avec lesquels faire de la musique. D’ailleurs, je commence à avoir un public d’habitués à Paris, à qui je demande d’amener des objets de leur choix à mes concerts, avec lesquels je joue sur scène. Et à terme, j’aimerais vraiment que ce soit le cas sur chacun de mes concerts : que je puisse poster le jour même un message sur Facebook invitant les gens à me prêter leurs objets le temps d’un concert. Ou même leur demander à eux de « jouer » de leur objet sur scène. Comme une sorte de crowdfunding musical, en fait (rires).

On a pu t’apercevoir dans le film Eden de Mia Hansen Love. Comment es-tu arrivé sur ce projet ?

Je suis ami avec Félix, qui tient le premier rôle dans le film. Et la réalisatrice cherchait vraiment à caster une bande de potes, pour essayer de retranscrire avec authenticité l’esprit qui régnait à l’époque où est né ce qu’on a appelé la French Touch. En fait, elle a simplement casté tous mes potes (rires). Et c’est autour de ce tournage que j’ai rencontré des mecs comme Pedro Winter ou Philippe Zdar. Donc la volonté de la réalisatrice de faire dialoguer à travers son film deux générations d’artistes s’est concrétisée dans la vie réelle.

Tu mets en ligne des vidéos potentiellement virales, tu te crées un « signe de ralliement » au potentiel de mème, dont tu fais même une appli… Est-ce que tu fais ça pour le délire ou s’agit-il d’une stratégie de communication de quelqu’un qui a bien cerné son époque ?

C’est une question que je n’aime pas trop parce qu’elle suppose d’emblée que je sois mal intentionné, dans le cas où j’espèrerais que ce que je crée ait un impact. Cette question dénote d’un soupçon de la part de celui qui se la pose. Ça me fait penser au débat « artiste indépendant contre majors », que je trouve complètement stérile. Une partie du public vit comme une trahison le fait qu’un artiste signe chez un major. Il est d’emblée soupçonné d’être faux, d’être perverti. Et je trouve ça idiot. Donc oui, j’espère que les gens partageront mon délire. Et je ne pense pas qu’il y ait de mal à ça.

J’ai cru comprendre que tu pratiquais d’autres disciplines que la musique. Peux-tu nous parler de tes autres projets, notamment de ton intérêt pour ce que tu appelles des vortex ? 

« Vortex », c’est un mot qui est un peu vague qui décrit à la fois un effet, un sentiment… Schématiquement, le mot décrit tout phénomène qui est auto-alimenté. C’est le principe du larsen par exemple. Et nous avons constaté, avec mon ami Alexandre Gain, que l’on pouvait observer ce phénomène sous tout un tas de formes dans la vie quotidienne (la souffrance, le plaisir, le désir, l’économie, la drogue etc) et que certains vortex avaient une incidence directe sur nos vies. Donc nous avons voulu creuser la question pour apprendre à identifier les vortex, à les maitriser. D’ailleurs nous avons réalisé une longue vidéo intitulée « A la recherche du vortex », trouvable sur Internet, dans laquelle tout est expliqué.

Quelles sont tes actualités à venir dans un futur proche?

J’ai composé avec Flavien Berger la bande originale d’un court-métrage réalisé par un pote, qui s’appelle « La fille du bunker » et qui doit sortir bientôt.
Sinon je travaille sur un morceau avec un membre de Moriarty.
J’ai aussi deux dates prévues à New York, avec Busy P, Superpoze et Boston Bun.

Mais ma priorité, dans l’immédiat, c’est de travailler mon live avec pour objectif de jouer sans ordinateur. J’ai envie que les gens voient que c’est moi qui joue et pas qu’ils pensent que c’est un ordinateur qui fait tout. Un peu comme quand tu vas manger dans un wok thaïlandais : le mec fait tout devant toi. Donc là je vais m’isoler dans un château, parce qu’une connaissance m’a prêté un donjon pour que je puisse travailler dans de bonnes conditions. Mon objectif par la suite ne sera pas de composer de nouveaux morceaux mais de préparer les conditions pour que les morceaux se construisent d’eux-mêmes en live. Donc mon prochain EP sera peut-être simplement la captation en live de ces morceaux improvisés.

Et tu souhaites continuer en solo ?

Oui… Mais je réfléchis aussi à une autre forme de collaboration : j’aimerais jouer sur scène avec un musicien qui soit un peu « le maître du kick ». Un super bon batteur qui ne jouerait que le kick, dans une sorte de dévotion ascétique pour ce qui est le pilier de la musique techno. Et j’aime bien l’idée que le kick ait alors sa volonté propre, qu’il ne soit pas juste dicté par une machine.

Nous faisons partie de ceux qui te prédisent un bel avenir. Comment appréhendes-tu ton éventuel succès public ?

C’est une période assez étrange parce que je rencontre des gens que j’ai longtemps fantasmés, qui en plus me disent qu’ils aiment ce que je fais. Je vis plein de petits vertiges ponctuels et je t’avoue que je prends conscience des mécanismes qui font que tu te transformes en gros con. Mais ce qui est compliqué c’est que cette « nouvelle vie » est prenante et que les gens de ton entourage ne comprennent pas forcément que tu ne sois plus disponible, que tu n’aies pas le temps de les voir. Du coup ils développent une sorte d’agacement vis-à-vis de toi, qui fait que tu as de moins en moins envie de les voir. Et du coup tu donnes encore plus l’impression de les snober. Là encore, il s’agit d’un vortex (rires).

Comment vois-tu ta musique et ton univers évoluer à l’avenir ?

En fait je pense que je suivrai un schéma proche de celui de l’évolution humaine. Par exemple, aujourd’hui je suis comme un homme de Cro-Magnon, je fais de la musique avec des bruits. Et ça n’est pas très accessible comme musique. Puis je pense que ma musique deviendra de plus en plus pop, jusqu’à me griller auprès du public. Et après m’être enfermé dans le noir et m’être complètement remis en question, je partirai de France et je recommencerai le même schéma ailleurs. Et une fois que je me serai grillé dans le monde entier, je changerai de domaine. Je ferai peut-être de la maçonnerie, va savoir…

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