Depuis une dizaine d’années, un vent chaud venu des Pays-Bas vient caresser les oreilles des amateurs de rock 60’s et 70’s, transportant avec lui des groupes comme Shaking Godspeed ou Birth of Joy (dont nous vous parlions déjà il y a quelque temps). A l’origine de ce souffle nouveau : DeWolff, trio à peine entré dans l’adolescence lors de son premier passage à la télévision il y a 10 ans et qui a créé un électrochoc chez les rockeurs de sa génération. Plus dandy et moins grungy que leurs compatriotes de Birth of Joy, leur musique n’en est pas moins fiévreuse. Rencontre avec trois garçons… chaleureux, forcément !

Pouvez-vous nous parler des origines du groupe et de son nom ?

Pablo : nous avons commencé à jouer ensemble quand nous étions très jeunes. Nous faisions des « jams » chez nos parents, presque pour tromper l’ennui. Puis nous nous sommes dit que finalement tout ça sonnait plutôt bien et que nous pourrions monter un groupe. A l’époque, nous étions fans du film Pulp Fiction et notamment du personnage de Mr Wolf, joué par Harvey Keitel, qu’ils appellent à plusieurs reprises « The Wolf ». Nous trouvions ce nom badass. Et l’orthographe de notre nom est une référence à la Cadillac DeVille. Une américaine, bien sûr.

Vous vous connaissez donc depuis très longtemps. Comment vous êtes-vous rencontré ?

Pablo : ma rencontre avec Luka a été un peu particulière, parce que la première fois que je l’ai vu, il sortait du vagin de ma mère. C’est un traumatisme marquant et je ne peux pas m’empêcher d’y penser à chaque fois que je le regarde. (rires)

Quelles sont vos principales influences musicales?

Pablo : quand nous avons commencé à jouer ensemble, nous écoutions quasiment exclusivement des groupes comme The Doors ou DeepPurple. Des groupes blues/rock de la fin des années 60 et du début des années 70. C’est plus tard que nous avons découvert d’autres genres qui nous ont aussi influencés, comme la soul, la country funk, la country soul, ce genre de métissages musicaux.

Et d’où vous venait cet amour pour cette musique ? Est-ce que vos parents écoutaient ce genre de groupes ?

Pablo : non, nos parents n’étaient pas vraiment branchés rock’n’roll. C’est simplement en apprenant la musique que nous avons découvert cette époque. Quand tu apprends le piano, on te parle tout de suite de Mozart ou Chopin. Et quand tu apprends la guitare, on te parle instantanément d’Hendrix et consorts.

Robin : ensuite, c’est simplement notre curiosité d’amoureux de musique qui a fait que nous avons cherché toujours plus loin, pour nous abreuver de nouveaux sons. Dans un premier temps, tu regardes la liste des groupes qui jouaient à Woodstock, par exemple. Puis tu te renseignes sur leurs influences à eux etc. Une autre approche, c’était de partir du studio dans lequel avaient été enregistrés les albums que nous écoutions, comme le Muscle Shoals Studio en Alabama, puis de se renseigner sur les autres groupes qui y avaient enregistré. Ça nous a permis de faire des découvertes plutôt cools.

Pablo : ouais, tu trouves ce genre d’informations sur d’obscurs sites internet super oldschool et austères, souvent faits par des anciens techniciens des studios en question. C’est généralement assez marrant à lire.

Et comment avez-vous appris la musique ? En autodidacte ?

Luka : nous avons pris quelques cours, mais nous sommes avant tout autodidactes.

Pablo : j’ai pris des cours de guitare quand j’avais 9 ans. Ça a dû durer 2 ans à peine. Ensuite nous avons appris en jouant ensemble. Mais nous avons quand même fini par faire le conservatoire. D’ailleurs, Luka étudie encore au conservatoire.

Est-ce que vous avez le souci d’avoir un son fidèle et respectueux du son 60’s/70’s?

Pablo : non, nous ne voulons pas à tous prix sonner 60’s. Mais nous sommes simplement admiratifs de cette époque pendant laquelle a été produite une quantité impressionnante de musiques fabuleuses. D’ailleurs, ce qui est dingue c’est qu’à l’époque, cette musique de qualité était écoutée par le grand public. Les gens de nos âges écoutaient ça. Et nous pensons que la musique que les gens de nos âges écoutent aujourd’hui n’a rien de neuf, elle n’évolue pas. Nous pensons qu’aucun changement majeur n’a vraiment affecté la musique depuis les années 70. La seule chose qui a changé, c’est l’arrivée de nouveaux matériels, la musique assistée par ordinateur, ce genre de choses. Mais dans le fond, ça n’a pas amélioré la musique. Ça n’a pas apporté grand-chose en terme « d’âme », ou même simplement en terme de songwriting. La musique nous semble avoir perdu en âme. Elle devient de plus en plus électronique et de moins en moins humaine. On qualifie généralement notre musique de « rétro », mais ce que les gens ne voient pas forcément de prime abord, c’est que nous partons de cette époque pour créer quelque chose de nouveau. Nous voulons partir de cette période qui nous semble charnière pour essayer de creuser un nouveau sillon. Et nous sommes loin d’être les seuls ! Il y a des groupes comme les Black Keys, par exemple, qui sont très connus. Mais beaucoup de groupes ont la même démarche et n’ont pas forcément l’attention qu’ils méritent.

Donc vous pensez qu’il faut retourner aux racines de la musique pour la faire évoluer de nouveau ?

Pablo : c’est un peu comme la Renaissance. En gros, pendant le Moyen-Âge, rien de nouveau n’a été inventé. C’est une période assez pauvre intellectuellement, pendant laquelle les sociétés occidentales semblaient avoir oublié tout ce que les civilisations grecques et romaines nous avaient apporté. La Renaissance est une période pendant laquelle les Hommes se sont de nouveau penchés sur ce que la Grèce et la Rome antiques nous avaient apporté et ont contribué à faire évoluer ces acquis. Aujourd’hui, j’ai l’impression que ce qui a été fait dans la musique ces trente dernières années n’a rien apporté de nouveau ou de meilleur.

Robin : j’ai l’impression que la plupart des gens s’en foutent de la musique ou de la culture en général. Comme au Moyen-Âge, où les gens voulaient juste boire, manger et baiser.

Donc si je te suis, le Moyen-Âge ce serait les années 80 dans notre cas ?

Robin : (rires) oui, c’est exactement ça !

Pour quels groupes ou genres actuels avez-vous du respect ? Quels groupes récents écoutez-vous ?

Pablo : pleins, en vérité ! Mais la plupart d’entre eux est inconnue du grand public.

Luka : nous avons notre propre studio et nous écoutons beaucoup les gens qui viennent y enregistrer leurs morceaux. Des groupes de rock, mais aussi de country, d’americana…

Robin : dans les groupes plus connus, nous écoutons Alabama Shakes, un groupe vraiment cool. Ou Leon Bridges. Radio Moscow, aussi.

Luka : ce sont aussi des groupes aux racines 60’s, mais qui apportent vraiment quelque chose de nouveau.

Pablo : Tame Impala est aussi un bon exemple. Ils sont partis d’un son 60’s qu’ils ont fait évoluer vers quelque chose de radicalement nouveau. Beaucoup de mes amis fans de rock n’aiment pas leur dernier album. Moi j’aime beaucoup. C’est à la fois très vieux et très moderne. Et ce ne sont pas les seuls à apporter du neuf. Je veux dire, le monde n’est pas perdu ! Ce qui m’énerve, c’est ce que tu entends dans les radios grand public. C’est littéralement toujours la même chose, les mêmes accords, genre : G D C Am. Ça a été fait des millions de fois ! Et ils sonnent tous pareils ! On a vraiment l’impression que plus personne ne sait enregistrer de la musique aujourd’hui. Les artistes donnent leurs morceaux aux même mixeur, genre « vas-y, fait que ça cartonne ».

Luka : une véritable usine.

Vous auriez préféré vivre à la fin des années 60 du coup ?

Pablo : non, je suis très content de vivre dans l’époque dans laquelle nous vivons, elle a plein d’avantages. Mais c’est marrant, je me dis que c’est presque une mission de continuer à jouer de la « vraie » musique. Et d’essayer d’être aussi bon musicien que possible.

Est-ce que vous pensez que les artistes qui font de la musique électronique sont de « mauvais » musiciens ?

Pablo : non, il y a des gens très créatifs. On ne peut évidemment pas faire de généralités. Mais on ne peut pas nier le fait que pas mal d’artistes ont du succès, alors qu’ils se contentent d’appuyer sur « play » en live et de faire semblant de s’activer sur leur matériel.

Robin : il y a plein d’artistes à succès que tu ne peux vraiment pas voir en live. Ce ne sont pas des groupes de musique. Mais évidemment qu’il y a aussi plein d’artistes électro qui déchirent. Wolf People, par exemple, ils ont fait un album sur lequel il n’y a pas de vraie batterie, juste des beats synthétiques. Et il est énorme ! Mais c’est un groupe que tu peux voir sur scène et qui joue vraiment des instruments.

C’est pour ça que vous laissez beaucoup de place à l’improvisation dans vos sets, pour vous différencier des groupes qui ne « jouent pas vraiment » ?

Pablo : oui, enfin c’est à la fois pour le public mais aussi pour nous. Quand tu joues beaucoup, tu peux facilement tomber dans une forme de routine. Ça peut devenir ennuyeux assez rapidement.

Donc vous n’êtes pas encore blasés de jouer de la musique ?

Robin : non. Il arrive que nous commencions à nous ennuyer à force de jouer le même set. C’est généralement le moment où nous changeons tout le set, pour nous forcer à être actifs et attentifs en permanence. C’est ce qui garantit aussi que nous livrions une bonne performance.

Cette peur de l’ennui est-elle la raison pour laquelle vous avez produit autant de disques (6 albums et un EP en 8 ans) ? Vous ne pouvez pas vous empêcher d’écrire ?

Pablo : de l’extérieur ça peut éventuellement donner cette impression mais ce n’est pas le cas. Par exemple, nous n’avons écrit qu’une seule nouvelle chanson depuis la sortie de notre nouvel album il y a neuf mois. C’est d’ailleurs souvent comme ça que nous fonctionnons. Nous passons des mois sans rien écrire, puis on se dit « là il faudrait vraiment qu’on s’y mette ». Puis on se retrouve en studio, chacun vient avec de nouvelles idées, d’autres naissent sur place. C’est d’ailleurs ce que nous allons faire dans deux mois.

Robin : la composition part parfois de quelque chose de très simple. Nous écoutons un morceau en boucle et nous pensons « ça déchire vraiment, il nous faut un morceau comme ça ».Et nous essayons de générer des « vibes » similaires, mais avec quelque chose de nouveau, qui nous est propre.

Et pourquoi avoir choisi de chanter en anglais ?

Pablo : pour moi, l’anglais est vraiment la langue du rock’n’roll. 99,99% des groupes que j’aime chantent en anglais. Il y a peut-être deux chansons que j’aime qui sont en néerlandais (rires). Je ne trouve pas que le son de notre langue soit assez beau pour coller à cette musique.

Robin : les expressions anglaises collent mieux également. L’anglais est assez vague, tu peux dire une phrase qui aura tout un tas de sens différent. C’est moins le cas en néerlandais.

Il y a beaucoup de groupes hollandais qui jouent du rock 60’s en ce moment, comme vous mais aussi Birth of Joy, Shaking Godspeed etc. A quoi pensez-vous que ce soit dû ?

Robin : oui, nous connaissons les gars de Birth of Joy, nous avons le même manager. Ils sont super cools. Et je serais curieux d’avoir leur réponse à ta question, d’ailleurs ?

Euh… Je ne le leur ai pas posé.

Robin : (rires) ah, mince. En fait, je ne veux surtout pas paraître prétentieux, mais nous avons été les premiers, je crois, dans cette mouvance aux Pays-Bas. Nous avons commencé il y a 9 ans, en nous inspirant d’un groupe comme The Green Hornet, qui utilisait aussi un orgue Hammond. Nous avions 12, 13 et 14 ans quand nous avons fait notre première télé nationale. A l’époque, nous étions un peu une curiosité : des gamins qui jouent une musique oldschool. Nous faisions notre propre musique, nous étions dans un délire qui n’était que le nôtre. Puis dans les années qui ont suivi, un certain nombre de formations similaire à la nôtre a émergé. Donc je pense que nous avons inspiré pas mal de groupes grâce à notre petite renommée. Encore une fois, ce n’est pas de l’arrogance, je trouve simplement ça super !

Pablo : quand nous sommes passé à la télé pour la première fois, ce que nous jouions tranchait tellement avec la pop de l’époque, que ça a dû toucher tout un tas de gamins comme nous. Nous l’avons d’abord constaté dans notre ville. Puis nous apprenions petit à petit que d’autre groupes se montaient un peu partout dans le pays. Nous avons une part de fierté, bien sûr, mais nous savons que c’est comme ça que fonctionne l’inspiration, nous nous influençons tous mutuellement. Ce n’est pas de la copie.

Qu’est-ce que vous pensez alors que vous pouvez apporter, en tant qu’Hollandais, à une musique américaine ?

Pablo : je pense que nous sommes peut-être moins centrés sur l’Amérique que si nous y étions nés. Nous sommes peut-être plus exposés à d’autres influences en provenance d’autres pays. Nous avons une nationalité neutre (rires). Dans les paroles par exemple, j’essaie de ne pas copier les poncifs du blues américain, du genre « I woke up this morning and my woman treated me so bad » (rires). Ce n’est pas ce dont j’ai envie de parler, ça ne serait pas authentique.

Petites questions stupides pour finir : quelle est la question à laquelle vous en avez marre de répondre ?

Robin : « d’où vient le nom du groupe ? » (rires)

Luka : « quel âge avez-vous ? » ou « plutôt slips ou caleçons ? » (rires)

Pablo : « quelle est votre position sexuelle favorite ? » (rires)

Robin : « comment manger des spaghettis avec une telle barbe ? » (rires)

Et quelle serait la question que vous aimeriez qu’on vous pose, ou qu’on vous pose plus souvent ?

Pablo : j’aimerais parfois qu’il y ait une vraie confrontation orale avec l’interviewer. Qu’il me dise par exemple « vous ne faites que copier de vieux groupes » et que je puisse lui expliquer en quoi c’est faux.

Robin : j’aime bien quand un interviewer rentre dans le détail de notre démarche. Ou quand il pose des questions vraiment techniques, sur le matériel que nous utilisons etc. Des discussions de nerds, en fait. Mais personne ne veut lire ça. (rires)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.