On ne les compte plus les ‘joint albums’ (ou ‘collab LPs’) tellement c’est devenu habituel dans le rap game. Pourtant ça ne date pas d’hier, il faut regarder ce qu’il se passait déjà autour des années 2000. Un précédent qui vient immédiatement en tête : Method Man & Redman avec Blackout.  D’autres petits labels indépendants ont commencé par après à proposer des projets collaboratifs, exceptionnels à double-titre, comme Jaylib (J Dilla et Madlib), Madvillain (Madlib et MF Doom) ou encore DangerDoom (Danger Mouse et MF Doom). Mais au fur et à mesure que l’industrie musicale mutait vers le numérique alors que les ventes physiques s’écroulaient, cette formule consistant à associer deux rappeurs et/ou producteurs (voire plus) est presque devenue une nécessité présentant de multiples intérêts, artistiques comme financiers.

Aujourd’hui, l’ouverture de la musique sur les plateformes digitales a permis à de nombreux artistes indépendants d’émerger ou de subsister, même d’avoir beaucoup de succès (Run The Jewels), et à des labels d’en faire leur fond de commerce (Mello Music Group). Et à chaque fois ça marche, parce qu’on est toujours curieux d’écouter l’aboutissement d’une synergie entre deux artistes parfois opposés. Et j’en viens doucement à ce projet qui nous intéresse, où là ce qui oppose les deux protagonistes, c’est un océan et la largeur d’un continent entier, juste ça. À l’Est, le nantais 20Syl, connu nationalement comme étant le producteur/rappeur du groupe hip-hop orchestral Hocus Pocus quand il n’est pas aux platines au sein des C2C, et à l’Ouest, très à l’ouest, le californien Mr J.Medeiros, pile électrique du groupe indépendant Procussions. De leur union est né AllttA, une entité qui possède la double nationalité française et américaine, le fruit d’une amitié de longue date également. Jason et Sylvain se rencontrent lors d’une tournée en 2004, le courant passe et ce dernier invite les Procussions en featuring sur le single « Hip Hop » qui a révélé les Hocus Pocus au grand public. Retour d’ascenseur, 20Syl met à disposition quelques instrus à Mr J. Medeiros pour son premier album solo Of Gods and Girls (paru chez Rawkus en 2007), et depuis ce temps-là chacun a collaboré sur les albums de l’autre et réciproquement.

On peut partir du principe que 20Syl et Jason se connaissent parfaitement bien. Ce premier album d’AllttA nommé The Upper Hand n’est pas que la résultante issue de la rencontre du meilleur du savoir-faire français en terme de production et du talent ahurissant d’un véritable athlète et esthète du hip-hop indépendant américain, mais aussi d’années de réciprocité et d’évolutions personnelles vous l’aurez compris. Et le résultat de cette interaction va bien au-délà de ce à quoi on pouvait s’attendre. Le nom ‘Alltta’ inspire en premier le préfixe « alter », pour « alternatif » et le premier morceau-titre décrit bien le concept de ce super-duo avec des sonorités qui se veulent progressives, s’écartant de la musique hip-hop telle qu’on l’entend pour partir vers une électro-hop artisanale tout à fait originale et à la qualité irréprochable. Sur le plan des textes, monsieur Medeiros joue avec les mots et les doubles-sens sensés, ce qui est assez amusant (si on maitrise l’anglais). Le rappeur y dévoile le sens de l’acronyme à la fin (alerte spoiler) : A Little Lower Than The Angels.

Et comme si ça ne suffisait pas, ça se corse puisqu’il a des références très pointues dans ses vers, il n’y a qu’à écouter « Holy Toast » (et non pas ‘ghost’, le Saint Esprit), par exemple, ou bien « Connery« . Au milieu de tout ça, Mr J Medeiros délivre de puissants messages avec une virtuosité incomparable comme sur « Kinsmen » (« Now are you listening then turn about face/If it ain’t about religion its about race/And if you ain’t up on your shit then it’s about chase/ They wanna run you till you quit it ain’t about race »). Partout Mr J manipule les ambiguités, homonymies, joue avec le vocabulaire à un niveau expert (et si vous avez besoin de trouver la solution, l’auteur des textes s’est amusé à annoter ses rimes sur rapgenius). 20Syl joue à niveau égale en terme de beatmaking. Le magicien des HP et C2C se lâche en terme de créations, ses mélodies de clavier donnent de la grandeur, ses quelques samples de flûte du dépaysement (« Callin Crows« , « Kinsmen« ), sans oublier les bases hip-hop. Sa touche personnelle, on la retrouve dans l’utilisation de samples de voix découpés-recollés, plus spécialement sur « That Good Ship« . Pour effacer les quelques instants de mélancolie (les ritournelles faussement joyeuses de « Drugs« , « Touch Down« ), le Nantais n’hésite pas à monter le tempo pour quelques instrus typés house music, comme c’est le cas sur « Million Dreams« , « Match » et « Connery » avec ces pianos très Curren$y-esques. De vrais terrains de jeu pour Mr J.Medeiros qui varie son débit en conséquence et se prête même au chant à plusieurs reprises. C’est d’ailleurs l’une des grosses surprises de AllttA, et c’est avec effarement qu’il nous scotche à la fin de l’album avec « Paradise Lost » qui conclut The Upper Hand de la meilleure manière qui soit.

Conclusion? Il n’y en aura pas, on revient à la piste 1 et on redémarre l’écoute pour découvrir d’autres subtilités stylistiques et acrobaties verbales. Un des rares projets collaboratifs actuel capable d’égaler ceux des Run The Jewels.

Crédit photo : Mathieu Renoud

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