Il arrive que, à trop écouter de perles musicales, les humbles chroniqueurs musicaux que nous sommes passent à côtés de pépites. C’est ce qui s’est passé lors des dernières Rencontres Trans Musicales de Rennes. Noyés sous les découvertes musicales savoureuses, nous avons commis le tort de ne pas faire figurer le groupe 3somesisters dans notre liste de groupes à ne pas rater.

C’est donc sans attentes particulières que nous nous sommes rendus à leur concert. La surprise n’en fut que meilleure de découvrir sur scène leur musique réjouissante et inclassable. Du gospel queer ? De l’électro incantatoire ? Difficile de résumer cette pop à la fois primale et terriblement moderne faisant la part belle au souffle, aux percussions et aux voix. Authentiquement excentriques, les 3somesisters accomplissent l’exploit d’être énormes avec un minimum d’effets. Grandioses mais pas grandiloquents.

Tombés sous le charme de ces idoles d’un nouveau genre, il nous tardait forcément de faire leur rencontre. C‘est donc avec un plaisir non dissimulé que nous nous sommes entretenus avec Bastien, l’un des trois chanteurs du groupe, qui a répondu à nos questions avec une malice qui caractérise parfaitement le quatuor.

Peux-tu nous présenter brièvement le groupe ?

3somesisters, c’est un quatuor dont les membres viennent d’un peu partout. Il y a d’abord Sophie, qui est Franco-Vénézuélienne, Florent qui est Franco-Espagnol, moi qui viens de la Réunion et Anthony qui vient de Metz… et qui a aussi plein d’origines en lui (rires).
Chacun de nous est poly-instrumentiste donc nous occupons tous une place mouvante au sein du groupe, comme un jeu de chaises musicales. Florent, Sophie et moi assurons le chant. Cet aspect polyphonique est d’ailleurs au cœur de l’identité de 3somesisters. Mais Sophie joue aussi du clavier et Florent des percussions. Anthony joue du clavier, du pad et de la guitare. Et de mon côté j’interviens au clavier et au pad.

Quand et comment est né 3somesisters ?

Nous nous sommes tous rencontrés dans un concours de Pictionnary dans l’Aveyron… Ça te va comme réponse (rires) ? Plus sérieusement, nous nous sommes tous connus sur Paris par concours de circonstance, à force d’évoluer dans le milieu de la musique. Nous venions tous un peu de partout et c’est là que nous sommes tombés amoureux.
Le groupe existe donc depuis 5 ans. Nous avons commencé à composer nos propres morceaux il y a environ 2 ans. Notre premier EP « Cross » est sorti l’année dernière. Et notre nouvel EP « Rope » est sorti le 18 mars.

Comment définirais-tu votre esthétique musicale ?

Je dirais que c’est une électro tribale, métissée de musiques traditionnelles et religieuses. Ce que nous aimons c’est nous réapproprier des musiques qui peuvent être considérées comme poussiéreuses et les envelopper d’un écrin plus moderne, plus pop.

Avez-vous l’impression d’appartenir à une scène musicale ?

C’est assez difficile de répondre à cette question, notamment parce que nous composons une musique vraiment hybride, ni tout à fait pop, ni tout à fait musique du monde, ni tout à fait électro… Disons qu’en tout cas nous espérons proposer quelque chose d’actuel.

Vous semblez avoir tous les quatre des identités fortes et assez différentes…

Oui, assez. Anthony a commencé par du piano classique avant de jouer dans des groupes de rock et de musiques du monde (musiques brésiliennes, etc.). Sophie est notamment passée par le hip-hop et les musiques du monde. De mon côté j’ai joué des musiques traditionnelles réunionnaises mais aussi du jazz et de la soul. C’est aussi le cas de Florent, que je connaissais déjà depuis une dizaine d’années avant la naissance du groupe, qui a également étudié les musiques actuelles, le jazz et avec qui nous sommes passés par les musiques religieuses. Nous avons des backgrounds musicaux très différents mais finalement beaucoup de points nous rassemblent.
Sinon une autre chose qui nous relie tous les quatre, c’est un besoin viscéral de danser. Ce qui explique certainement que nous fassions une musique qui parle au corps.

Vous avez commencé en composant des reprises de tubes 90’s. Pourquoi ce choix ?

C’est surtout un projet qui nous a permis d’établir notre mécanique de travail. Nous voulons aujourd’hui mettre l’accent sur nos propres compositions, c’est pour ça que toutes ces reprises ont mystérieusement disparu d’internet (rires).

Comment fonctionne alors cette mécanique de travail ? Comment composez-vous ?

Il n’y a pas vraiment de recette. C’est quelque chose de collégial et de spontané. La plupart du temps, les morceaux naissent de « jams ». Chacun prend un instrument et les morceaux se construisent mais il arrive aussi que l’un de nous vienne en studio en ayant déjà composé une partie de morceau, que les autres s’approprient, décortiquent, réarticulent.
Et nous ne nous réunissons pas forcément toujours tous les quatre. Nous aimons aménager de nouveaux contextes de travail de façon à créer de nouvelles ouvertures musicales. Il nous arrive par exemple de travailler en binômes, pour expérimenter de nouvelles dynamiques. Mais dans tous les cas, nous sommes toujours tous les quatre quand nous terminons un morceau.

D’où vient votre choix de ne pas avoir de « lead singer » ?

Nous sommes tous amoureux des chants polyphoniques donc nous voulions créer une formation qui donne la part belle aux harmonies vocales. Nous sommes en fait trois palettes de couleurs qui se mélangent pour créer une infinité de couleurs mais encore une fois, les cartes sont redistribuées tout au long de nos concerts. Il nous arrive de prendre le lead à tour de rôle.

Pourquoi chanter en anglais ?

Parce que nous voulons devenir les prêtresses du monde ! Et que l’esperanto c’est has been (rires). Nous aimons laisser le groupe évoluer avec le temps et il est tout à fait possible que nous décidions de chanter dans d’autres langues.

Quels artistes citerais-tu comme inspirations ?

Dans les inspirations que nous avons tous les quatre en commun, je citerais des groupes comme Queen ou David Bowie, aussi bien pour leurs musiques que pour leur goût du show.
Dans les groupes actuels, il y a par exemple Little Dragon, Björk ou Tune Yards. Nous aimons aussi M.I.A, Santigold, Ebony Bones, qui allient elles aussi les sonorités urbaines et ethniques.

J’ai aussi cru comprendre que vous aviez collaboré avec Yael Naïm ?

Oui, en effet. Nous avons travaillé une première fois avec Yael et son groupe sur une collaboration pour la salle Pleyel. Puis nous avons enregistré 7/8 titres sur leur dernier album, avant de les accompagner sur la première année de leur tournée. Nous faisions les chœurs et nous jouions aussi de quelques instruments. Le tout en tenue de 3somesisters, bien entendu.

D’où vient le nom 3somesisters, d’ailleurs ?

Il y a plusieurs origines. C’est par exemple une référence à tous les groupes vocaux qui portent des noms en « sisters » comme les Puppini Sisters, les Andrew Sisters etc. Et puis il a un côté irrévérencieux qui  nous plait bien.
Mais nous aimons bien le fait qu’il n’y ait pas de signification précise, que chacun puisse se faire sa propre idée.

Pourquoi avoir choisi un nom à connotation sexuelle ?

Un nom à connotation sexuelle ? Mais de quoi tu parles (rires) ? La vérité, c’est simplement que ce nom nous a fait rire. Il prend un peu le contrepied des groupes en « sisters » dont je te parlais, qui avaient finalement une image assez sage.

Comment est née votre identité visuelle, votre look ?

Nous avons eu la chance de travailler avec la styliste Lia Seval, qui est le bras droit de Jean-Charles De Castelbajac. C’est elle qui a créé nos tenues de « pèlerins bling-bling ». Nous lui avons donné quelques mots clés, du type « streetwear ecclésiastique » comme base de travail et nous lui avons laissé carte blanche. Mais Lia nous a aidés sur beaucoup d’autres aspects. Elle est notamment intervenue dans le processus de création de notre dernier clip.

3somesisters joue sur les genres, aussi bien à travers son image qu’à travers sa musique. Etes-vous un groupe engagé, pour la cause LGBT notamment ?

Ce qui nous intéresse avant tout c’est de faire une musique qui nous ressemble. Nous ne voulons pas véhiculer de messages ou de jugements. 3somesisters n’est pas un groupe à étendard, nous ne sommes pas dans un combat. Donc plutôt que de nous présenter comme engagés, nous préférons dire que nous sommes « concernés ».

Pensez-vous que l’avenir soit transgenre ?

L’avenir est dans l’ouverture d’esprit, c’est certain. Dans l’acceptation du métissage. Dans le fait de voir l’humain comme un éventail de possibilités, plutôt que de penser le monde de façon binaire.

« Cross », le titre de votre premier EP, illustre bien cette vision du monde.

Oui, tout à fait. Le mot « cross » veut d’abord dire « croix », ce qui rend hommage aux musiques religieuses mais il signifie aussi « hybride », ce qui correspond bien à notre démarche musicale. Et bien entendu, ce mot renvoie aussi aux concepts de « crossdresser », de « crossgender », etc.
Mais « Cross » c’est pour nous avant tout l’image d’une « croisée des chemins », qui illustre notre envie de jouer avec les frontières.

En effet, votre musique se joue des frontières puisqu’elle allie la pop et la musique primale, le minimalisme et la grandeur, le passé et le futur, le cérémonieux corseté et l’extravagance queer. Y-a-t-il chez 3somesisters une volonté de réconcilier des « extrêmes » ?

Oui et non. Comme je te le disais, nous ne pensons pas le monde de façon binaire. Ce que nous pensons être des extrêmes n’en sont pas forcément et il existe parfois une frontière très mince entre des choses que tout semble opposer. Par exemple quand je te parlais de « streetwear ecclésiastique », ça n’est pas antinomique puisque les tenues cérémoniales religieuses ont souvent quelque chose de très « bling-bling » : ce sont bien des vêtements « oversize », avec des superpositions de couches, une accumulation de bijoux…

Nous vous avons découverts, comme beaucoup, aux Trans Musicales de Rennes. Quel souvenir gardez-vous de ce moment ?

C’est un festival que nous adorons donc nous étions déjà extatiques à l’idée de le faire mais une fois sur scène c’était une expérience encore plus incroyable que ce que nous imaginions. C’était la première fois que les 3somesisters jouaient leurs morceaux devant autant de monde. Ça nous a aussi donné une sacrée visibilité. Et nous avons eu beaucoup de retours très positifs sur notre prestation, ce qui est très encourageant.

Avez-vous d’autres projets musicaux à côté de 3somesisters ?

Oui. Sophie a un projet qui s’appelle La Chica. C’est de la superbe pop, teintée d’électro et chantée en espagnol. Elle a d’ailleurs sorti récemment un clip magnifique pour son titre « Oasis ». Anthony et Florent ont aussi un projet commun qui s’appelle Flawd, toujours dans un esprit électro pop. Ils préparent d’ailleurs leur prochain EP. Et de mon côté j’ai un projet solo simplement appelé Bastien Picot. J’ai sorti mon EP en fin d’année dernière, qui s’appelle Pieces Of A Man. C’est de la pop folk atmosphérique.

Tu me disais que vous vouliez devenir les prêtresses du monde. Quel message prêchez-vous dans ce cas ? Et de quoi rêvent les 3somesisters pour l’avenir du monde ?

Tu sais, nous ne sommes pas très « messages ». Par contre, nous sommes très branchés « massages ». Donc si nous avions un massage pour le monde, ce serait assurément un palper/rouler ! Et sinon, notre rêve serait d’avoir le monde à nos pieds… pour qu’il puisse mieux nous les masser (rires) !

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